"Ile d'Or et carriers du Dramont : Histoire de la Tour".

Publié le 10 Mai 2020

La plage du Dramont et l’ile d’Or  vers 1900 - document Gallica.

Les galets qui restent sur cette plage sont des chutes des pavés de porphyre provenant de l'exploitation des carrières du Dramont ( à l'emplacement actuel des 2 lacs) - photo Ph. Pons

 

Source :  Histoire du Dramont – JP Herreyres

 

Juillet 1909 – tour en construction – archive JP Herreyres- collection Famille Bureau

 

JP Herreyres émet l’hypothèse que l’architecte de la Tour soit l’ancien propriétaire Léon Sergent. En effet, l’entrepreneur Augustin Comba, retenu par le docteur Lutaud pour la construction est un prestataire de Léon Sergent.

Cette tour n’est pas dans le style de l’architecture des villas bourgeoises et hôtels dont  L. Sergent fit les plans à St Raphaël ou Valescure, hypothèse fausse.

Source : Ouvrage de Laurence Burau-Lagagne, L’Ile d’Or

 

Les tours des remparts d’Antibes

La ressemblance avec la Tour de l’île d’Or n’est pas frappante.

Source : Laurence Burau-Lagagne, L’île d’Or

 

Cette hypothèse d’un architecte italien vient d’être étayée par le témoignage de Mme Anne Marie Guillot, descendante d’une famille de maître carrier du Dramont, la famille BORGINI.

Comme de très nombreux ouvriers italiens recrutés aux carrières du Dramont, les BORGINI étaient originaires de Toscane, plus précisément du petit village de VELLANO. En atteste l’état civil des archives du Var : on trouve à St Raphaël, au début du XXè siècle de nombreux mariages de jeunes issus de ces familles vellanaises. L’apprentissage de la taille de la pierre est une longue et ancienne tradition dans cette région florentine, à Vellano mais aussi à Vinci tout proche (40 km).

Or, on trouve très curieusement à VELLANO, l’église San Martino e Sisto (photo ci-dessous) surmontée, comme l’île d’Or, d’une tour à créneaux.

Vellano, provincia di Pistoia

et à LUCQUES,  à 30 kilomètres de Vellano, la Tour Guinigi

Autre spécificité de la tour de l'île d'Or, la présence de machicoulis décoratifs.

Ces machicoulis ont un rôle purement décoratif.

Photo Patrick Colombet

On retrouve des machicoulis sur les tours de Vellano et Lucques, et comme le montre ces exemples, il n'en existe pas de nombreuses tours arabes.

 

Montage Anne Marie Guillot

 

Ce qui  conduit à une  NOUVELLE HYPOTHÈSE : 

Les carriers florentins du Dramont employés à la construction de la Tour de l’île d’Or ont vraisemblablement reproduit un monument à l’image de ceux de leurs villages.

 

Autre correspondance très troublante, on retrouve encore des machicoulis sur le pont conçu et réalisé par l'entreprise d'Aurelio Borgini sur le pont sur l'Oued Cherrat ( voir photo en fin d'article)

 

 

A la fin de la construction de la Tour, le Dr. Lutaud décide d’organiser sur son île, le 19 septembre 1910, en grandes pompes, une cérémonie au cours de laquelle il s’instituerait roi de l’île et baptiserait les lieux. Pour cela, il lui fallait une marraine, jolie et exemplaire. L’instituteur, chargé de ce choix, désigna Amélie BORGINI, sa meilleure élève. Elle n’a alors pas tout à fait 10 ans. Des personnalités sont invitées à la fête comme Angelo Mariani, Xavier Paoli, le préfet du Var, Louis Hudelo, Oscar Roty, le célèbre graveur, Charles Carolus-Duran, artiste peintre et une centaine de personnes. L’arrivée de Lutaud est annoncée par une fanfare.

 

Lundi 19 septembre 1910 : Angelo Mariani, tout de blanc vêt, à genou devant la marraine de l’Ile. Derrière elle, le docteur Lutaud- Roi Auguste 1er (document : site Angelo Mariani ) - Photo A. Bandieri  / St Raphael ??

Analyse de la photo de la cérémonie par Anne Marie Guillot

La photo montre Mariani, la clé de l’Ile à la main, qu’il remettra ensuite à la petite fille, chargée de l’offrir au roi Lutaud.

 

Neptune, Antoine Coysevox 1705

    De son côté Amélie tient dans sa main droite ce qui sert de sceptre. On ne voit que sa  partie supérieure terminée par une fourche. On retrouve cette fourche sur les armoiries de la Médaille qui sera remise aux invitées : un caducée y figure terminé par une fourche. On peut donc penser que le sceptre pouvait avoir la forme ci-contre.

 

Le caducée rappelle la profession de Lutaud (médecin) et la fourche celle de Neptune, Dieu de la Mer. Ces 2 symboles rappellent les 2 casquettes de Lutaud, médecin et roi de l’ile, voire même ses 2 personnalités, bon vivant mais aussi médecin.

Amélie conserva la clé. Elle permettait aux cousins, restés au Dramont, de prouver leur appartenance à la famille d’Amélie et de s’approcher de l’ile privée, voire d’y accoster, pour y pêcher.

Au cours de cette cérémonie, l’île est baptisée l’île Sainte Amélie.

Mais elle ne conservera pas longtemps ce nom qui est même effacé des mémoires.

Auguste 1er reçoit sa couronne et son sceptre et écoute avec attention les quelques vers récités par la marraine :

Sire, acceptez sur ce plateau
Cette clef de fleurs entourées ;
Que cet hommage vous agrée,
O Roi, le premier des Lutaud !
Grand souverain de l’île d’Or.
Pour vos sujets, soyez un père.
Que votre règne soit prospère
Pendant de bien longs jours encore,
Vive le roi de l’île d’Or !

Extrait  St Raphael Journal - 1910

Vous trouverez en pièce jointe des informations sur les principaux invités à l'inauguration.

Analyse de la Médaille commémorative par Norbert Guillot

 

Collection et photos Philippe Pons

 

Une Médaille est éditée pour l’occasion, offerte aux invités, d’argent ou de bronze sans doute selon le rang de la personne.

I-/-Le revers

La tour sur son rocher éclairée par un croissant de lune et une étoile. Les rais sur la gauche correspondent à une symbolique qui nous échappe. Autour de l’ensemble l’inscription « Augustus Primus Insulae Aureæ Proprio Motu Rex”— Auguste Premier de sa propre volonté roi de l’île d'Or —

En bas à droite, une inscription  L. Patriarchi, le nom du graveur

 

II/ Le recto :

- L’Ecu : les armoiries au centre du recto et leur signification héraldique

- Ornements extérieurs de l’écu : L’écu se présente avec en chef une couronne royale et en soutien deux salamandres (sous toutes réserves). La salamandre est le symbole de la pierre portée au rouge, ici elles sont dites rampantes selon le vocabulaire héraldique (c.a.d. dressées sur une patte)

- Ecu écartelé dont tous les quartiers présentent des traits horizontaux symbolisant les ondes c.a.d. la mer

- En 1 une tour posée sur un rocher

-  En 2 un croissant tourné en senestre, accompagné en abîme (centre) d’une étoile à 5 pointes (branches).

Senestre en langage héraldique c’est la droite et non la gauche car la description se fait depuis le porteur d’arme et non depuis l’observateur. Tourné vers la droite il symbolise la prospérité glorieuse

- En 3 un caducée rappelant sa profession, terminé par une fourche telle celle de Neptune, Dieu de la Mer. Ces 2 symboles (caducée et fourche) rappellent donc la profession de Lutaud et sa fonction de roi de l’Ile transformée en Dieu.

- En 4 une langouste, signe d’abondance en langage héraldique

 

 

- La devise :

« Insulae Aureæ Proprio Motu »/ Ile d’or de sa propre initiative.

Sans doute s’agissait-il d’avancer que l’île était reconnaissable entre toutes ce qui justifie d’ailleurs la devise adoptée par Lutaud mais qui ne figure pas comme telle sur la médaille :

« Ton salut est dans la sincérité ».

Dans cette devise est incluse, au début de la phrase et en Arabe oriental selon le calendrier hégirien ١٢٢٧ (1227) soit 1812 du calendrier grégorien ce qui ne correspond à aucun événement pour le royaume. On peut supposer qu'en réalité il s’agit de ١٣٢۷ (1327) soit 1909 date d'acquisition de l’île. Le second chiffre ٣ étant, par méconnaissance de l’Arabe ou par difficulté de gravure, devenu ٢.

- Le cadre vierge au bas de l’écu : Emplacement destiné à recueillir le nom de la personne à laquelle elle sera destinée

- La date d’émission :

Tout en  bas  MCCCXXVIII (1328) soit 1910 date à laquelle est proclamé le royaume : 19 septembre 1910 ou 14 Ramadan 1328.

- Tout autour de la médaille une inscription en caractères arabes

الجَازِير الصّدق « l'île crédible » ou île (el djezair) sincère authentique, répétée quatre fois

Cette devise en arabe est sans doute un clin d’œil de Lutaud à son frère, gouverneur d’Algérie, invité à la cérémonie.

 

 

 

Anne Marie Guillot témoigne :

(C’est une descendante de la famille BORGINI. Amélie était la sœur de sa grand-mère Iolande)

«  Le contre maître Aurelio Borgini, originaire de Vellano, père d’ Amélie, a eu 6 filles de son épouse Marie PIERI. Les 3 aînées restèrent au Dramont et y fondèrent une famille.

 

Le couple Maria PIERI-Aurelio BORGINI et leurs 3 filles aînées, de gauche à droite :

Amabilia épouse ULIVIERI , Bruna épouse LENZINI et Irena épouse ASSACCI

 

Les 3 plus jeunes (Amelie, Iolande, ma grand-mère et Léa) suivirent leurs parents au Maroc.

Les 3 plus jeunes filles de Aurelio BORGINI et une petite fille

De gauche à droite, debout :   Iolande épouse LEPRE, Amelie épouse MINEO et Lea épouse MORIN,

Assise : une petite fille de Aurelio, Amelie LENZINI.

 

      Les carriers se déplaçaient dans les lieux où il y avait du travail comme le faisaient, à la même époque, les scieurs de long. C’est ainsi que Aurelio et son frère Dante avaient travaillé en Roumanie avant de répondre à une offre à la carrière du Dramont. Aurelio y exerçait deux métiers : tailleur de pierres et aubergiste, aidé par sa femme Maria.

      Arriva la Grande Guerre, les hommes en âge d'être mobilisés partaient au front. Aurelio Borgini avait passé l'âge d'être mobilisé avec l'armée italienne alors alliée de la France. La main d'œuvre se faisait rare à la carrière. Un commissaire de police, ami d’Aurelio lui dit alors  : «Tu ne vas bientôt plus trouver d’hommes ni de travail alors qu’au Maroc,( pays neuf en plein développement grâce à l'impulsion de Lyautey), on demande des tailleurs de pierres ». Ecoutant ces conseils, Aurelio partit avec son épouse, ses 3 plus jeunes filles et son équipe d’ouvriers italiens. Il gardait pourtant des séquelles d’une blessure au poumon à la suite d’un coup de poignard reçu dans son auberge en voulant séparer deux hommes qui se battaient.

 

Le Var, 26 mai 1912

 

     La famille était installée au Dramont sans doute depuis les années 1880, mais à chaque naissance Maria partait accoucher dans son village, près de sa mère. Ma grand-mère Iolande Borgini, est donc née à Vellano en 1901, comme ses sœurs aînées et comme Amelie (en 1899). Elle gardait de son adolescence au  Dramont le souvenir d'une période très gaie, des concours de valse organisés tous les dimanches par son père à l'auberge, du piano mécanique et de la joie des habitués quand il recevait de nouveaux rouleaux de musique."

Vers 1950, vue générale de la Cité ouvrière du Dramont, à gauche la carrière, aujourd'hui le lac, sous la flèche rouge l'auberge de la famille Borgini. ( document collection Antoine Bertrani )

L’auberge se situait à l’emplacement de l’actuelle Auberge Provençale, et Louis Polvérini, fils de carrier du Dramont, se souvient encore des bals du Dimanche et du piano mécanique.

   " Les ouvriers italiens emmenés au Maroc par Aurelio avaient une maîtrise de la technique de la taille de pierres. Ils construisirent entre autres, les ponts sur l'oued Akrech et l'oued Cherrat près de la ville de Salé, près de Rabat. Le pont sur l'oued Akrech, devenu trop étroit a été détruit. Il en reste de rares cartes postales. Celui sur l'oued Cherrat a été conservé bien que interdit à la circulation et même rénové, par volonté de conserver un pan de l’histoire architecturale du Maroc. Je lis sur un blog que les ponts ont été construits par la Légion et les indigènes. Ces derniers intervenaient comme une aide mais la taille de pierres était exécutée par les carriers italiens venus du Dramont.

Pont sur l’oued Cherrat

       La volonté de Aurelio était sans doute de revenir au pays après la guerre. Mais il mourut très peu d'années après son arrivée au Maroc, des conséquences du coup de poignard. Les  poussières inhalées dans l'exercice de son métier n'ont sans doute rien arrangé. Sa femme restée seule au Maroc, avec ses trois dernières filles adolescentes, a repris son activité d'aubergiste. Les 3 filles s'y sont mariées. Amelie fonda une famille avec Jules MINEO, créateur d’une chaîne de cinémas florissante au Maroc. Elle est décédée à Bastia en 1986, à l’âge de 87 ans. Iolande se maria avec Jean LEPRE, fils d’entrepreneur d’électricité à l’origine de l’électrification de Casablanca. Léa, la dernière, épousa Eugène MORIN.

      Quant aux 3 aînées restées en France, elles firent souche au Dramont :  Bruna épousa Marc Joseph LENZINI, Amabilia épousa Giuseppe ULIVIERI, Irena épousa Cesar ASSACCI, tous tailleurs de pierres. Les descendants ASSACCI y étaient encore il y a quelques années, je les ai perdus de vue. »

De gauche à droite :    - Iolande 16 ans et    - Amelie (assise) 19 ans.

  

L’Ile d’Or avec en arrière plan le Dramont – les Carrières (à  l'emplacement actuel des 2 lacs) et les habitations - vers 1950 – collection JP Herreyres

 

>>> collection photographique Anne-Marie Guillot et Antoine Bertrani

 

>>> WIKIPEDIA : cet article très documenté a été écrit par un ancien propriétaire de Cap Esterel. Il a obtenu la mention AdQ (article de Qualité) , par le comité qui juge de la fiabilité des informations publiées par les contributeurs de Wikipedia.

 

... et pour mémoire retrouvez l’Histoire en images de l’Ile d’Or sur l’article publié en 2018 sur ce blog.

 

Si des descendants des familles ASSACCI, LENZINI et ULIVIERI , lisent cet article, merci de laisser un message via le lien de contact du blog, pour transmission à Mme Anne Marie Guillot.

Illustration Paul Bret - 1936

Banquet d’inauguration - quelques portraits des invités - document Anne Marie Guillot

Rédigé par PhP

Publié dans #CULTURE & PATRIMOINE

Commenter cet article

Filippo Salemi 10/05/2020 15:10

Ciao Philippe,

Je viens de lire ton article sur le Blog, bravo pour tes choix, toujours intéressants.

Il me fait faire un retour dans mon passé.

Ce qui est amusant, c’est qu’à Rabat, j’ai fréquenté la famille Mineo qui possédait les cinémas, c’étaient des amis à mon père.

Venant de Bizerte (Tunisie) où mon père est né en 1912, mon grand-père paternel est arrivé au Maroc en 1917.

J’ai bien connu les ponts de l’oeud Cherrat et celui de l’oued Korifla que tu ne nommes pas et qui a vraisemblablement été construit aussi par eux parce qu’il est sur le même modèle. Il menait dans les Zaërs, à Rommani, là où étaient les fermes de mes oncles, à 80Kms de Rabat où nous habitions.

F.

Michel ROGNON 10/05/2020 14:06

Merci et bravo +++ à Philippe Pons pour ses remarquables publications.
Cette dernière est vraiment très intéressante parfaitement imagée et nous apprend beaucoup de choses sur cet en droit magnifique. on imagine l'important travail de recherche qu'elle a nécessité !
félicitations +++

Jean-François Denes 10/05/2020 11:09

Bravo très intéressant.

Verges 10/05/2020 10:43

Séjournant depuis 25 ans la région, nous avons beaucoup apprécié cet historique. Merci de nous l'avoir transmis.